Le texte qui suit a été rédigé en août 1944 par mon grand-oncle prêtre, Etienne Ducroz, personnage très proche auquel j'ai toujours voué une grande admiration de part son intelligence, sa culture et son abnégation.
Je n'ai découvert ce récit que très récemment, après son décès. Il s'était toujours refusé à le publier malgré les sollicitations de plusieurs historiens tant l'évocation de cet épisode de sa vie était douloureuse. Il craignait fortement par ailleurs les émois que ce récit parfois très nominatif pouvait susciter dans la région rurale où il vivait, le Chablais en Haute Savoie. Même plusieurs dizaines d'années après les faits, l'évocation de la collaboration ou de l'épuration restait taboue et bien peu acceptaient de revenir sur cette période de guerre civile.
Aujourd'hui, 60 ans plus tard, il m'apparaît intéressant de faire connaître cet épisode de l'épuration à travers le récit d'un témoin privilégié, connaissant les miliciens et parvenant à transcrire leur point de vue. Il ne s'agit pas bien sûr ici de renvoyer dos à dos miliciens et résistants, ni de nuancer l'abjection de la collaboration, mais plutôt de rappeler les crimes commis au nom de la justice et dénoncer l'exaltation de certains "libérateurs".
Rappel Historique :
Le contexte du Procès
Partout en France, après le débarquement en Normandie (le 6 juin 1944), la résistance intervient en force, harcelant les Allemands et multipliant les opérations de sabotage des infrastructures de transport et de communication. Les "FFI" (Forces Françaises de l'Intérieur) sont particulièrement actives dans les Alpes où le relief mais aussi l'encadrement militaire, assurent aux maquis alpins une efficacité redoutable. Après le débarquement de Provence (le 15 août), elles paralysent l'action de l'occupant et le contraignent à une retraite précipitée.
Le 18 août les FFI haut-savoyards libèrent leur département plusieurs jours avant l'arrivée des alliés. A Annecy, le chef départemental de la milice, Barbaroux, négocie avec la Résistance la reddition de la Milice contre la promesse d'être traités en prisonniers de guerre. Cent trente miliciens, dont un certain nombre d'élèves de l'Ecole des cadres d'Uriage, se rendent aux FFI. Ils sont alors conduits dans des cars au Grand Bornand...
Arrestation et Procès des Miliciens
(Le Grand Bornand; 19 /24 août 1944)
par Etienne Ducroz
Samedi 19 août 1944 :
Le samedi matin 19 août, vers 11h45, plusieurs camions, escortés de F.F.I. en armes, arrivaient à Thônes. Ils transportaient les miliciens qui s'étaient rendus le matin même à l'A.S. D'après ce que l'on a dit, ils avaient posé comme conditions de leur reddition que leurs familles seraient respectées, qu'on leur laisserait une arme pour lutter contre les Allemands s'ils étaient attaqués en route et qu'on les considérerait comme prisonniers de guerre (jusqu'à leur jugement, sans doute). Ceci d'après le témoignage d'un milicien que je citerai plus bas.
A St. Jean de Sixt, je m'informe du lieu de détention ; après plusieurs recherches, je finis par apprendre que le convoi a été interné à la salle des fêtes du Grand-Bornand. M. le Curé du Grand-Bornand m'accompagne et, sur notre insistance, l'Adjudant Bayonne (de l'A.S.) nous autorise à pénétrer auprès des détenus. M. le Curé repart presque aussitôt et je m'entretiens avec les miliciens; ma présence leur cause un grand plaisir. Ils me disent toutes les souffrances qu'ils ont endurées au cours de leur voyage; ils sont venus par St. Jorioz, Faverges, Les Esseyrieux, Thônes. Partout la population les a insultés, on leur a jeté des pierres, on a poussé des cris de mort; les femmes se montraient encore plus excitées que les hommes (le Grand-Bornand ne fit pas exception, au dire de M. le Curé). Ils sont très abattus, ils ne se croyaient haïs que des éléments communistes et francs-maçons. Ils viennent de s'apercevoir que toute la population est contre eux. Ils sont inquiets sur le sort qui leur est réservé. Par ailleurs, ils sont parqués dans le grenier du patronage, sous les tuiles, par une chaleur accablante. Ils n'ont encore rien pris. L'un des miliciens me demande s'il pourrait se confesser. Je m'installe sur une poutre dans un coin du grenier et j'entends une trentaine de confessions. Pendant ce temps les miliciens gardent à peu près tous le silence, dans une attitude respectueuse. Les gardiens ne font aucune réflexion désobligeante mais continuent à parler et à fumer bien que je sois installé tout près d'eux, en dehors de l'enceinte réservée aux détenus. L'attitude déférente des miliciens m'avait déjà frappé au moment où je suis entré: presque tous s'étaient mis au garde à vous pour me saluer.
Pendant que je suis en train de confesser entre un militaire qui a l'air d'un chef. Entre deux confessions, je m'approche de lui. Il s'excuse de ne m'avoir pas salué plus vite disant qu'il ne s'était pas rendu compte de la présence d'un prêtre. Voyant que beaucoup de miliciens attendent encore pour se confesser, il me demande de lui indiquer le nom d'un confrère auquel il téléphonera pour lui demander de venir m'aider. Je remercie en disant que je dispose de tout le temps voulu. Comme il ne porte pas de galons, je lui demande à qui j'ai affaire et quel est son grade: "dans le corps franc (de l'A.S.) nous ne portons pas de galons me dit-il, il n'y a qu'un chef, c'est Raymond."
Je quitte les miliciens après avoir reçu en dépôt de l'argent; on me charge aussi de célébrer des messes et de prévenir les familles.
Etienne Ducroz
Rappel Historique : Chronologie 1944
- 25 mars : la Milice française et les troupes allemandes massacrent quatre cent maquisards sur le plateau des Glières en Haute Savoie.
- 6 juin : débarquement de Normandie.
- 10 juin : massacre d'Oradour sur Glane.
- 27 juin : libération de Cherbourg.
- juillet : enlisement des troupes alliées en Normandie.
- 21-23 juillet : attaque du maquis du Vercors par les SS.
- 5 août : libération de Rennes.
- 15 août : débarquement allié en Provence.
- 17 août : départ du dernier convoi de déportés de Drancy.
- 18 août : libération de la Haute Savoie.
- 22 août : libération de Grenoble.
- 25 août : libération de Paris
- 3 septembre : libération de Lille, de Lyon.
La création des Forces françaises de l'Intérieur (FFI) le 1er février 1944 représente l'unification de la résistance armée en France.
Les FFI comprennent :
- l'AS (Armée secrète) créée en 1942.
- les FTP (Francs-Tireurs Partisans) d'obédience communiste.
- l'ORA (Organisation de résistance de l'armée) mise sur pied par des officiers de l'armée d'armistice en 1943.
Ses effectifs sont estimés à 20.000 en octobre 1943, de 30 à 40.000 en mars 1944 et à 200.000 en juillet 1944.
Mardi 22 août 1944 :
Arrivé au Grand-Bornand vers 15h30, je me rends au patronage. Le lieutenant Fournier n'est pas encore arrivé. Je l'attends dans les couloirs en parlant avec les gardiens qui font partie de l'A.S. et sont presque tous du Grand-Bornand. J'assiste à des scènes extrêmement pénibles: à un moment donné, les gardiens signalent la venue de F.T.P. Je jette un coup d'œil par la fenêtre et vois en effet arriver quatre hommes avec foulard ou bandeau rouges. Ils arrivent rapidement au premier étage où je me trouve et demandent à voir les miliciens. Les gardes de l'A.S., qui paraissent redouter beaucoup les F.T.P., les envoient demander l'autorisation à un commissaire. Celui-ci fait quelques difficultés, mais le ton des F.T.P. n'admet pas de réplique: "personne ne peut m'empêcher de casser la gueule à un milicien si je le veux" déclare l'un. Le commissaire cède. J'aurai plusieurs fois l'occasion, pendant ces jours, de relever pareille attitude chez les membres de l'A.S., un peu le rôle de Ponce Pilate. Les F.T.P. montent au grenier, et du second étage, j'entends des invectives, des coups, des cris.
Enfin arrive le lieutenant Fournier, il fait évacuer les personnes inutiles qui encombrent les couloirs. Il s'adresse aux F.T.P. et leur demande ce qu'ils font ici; sur leur réponse, il les prie de sortir eux aussi: "la Cour martiale sera présidée par le Capitaine F.T.P. Grand, assisté de ... et de ... (je ne comprends pas les noms) également F.T.P. Par conséquent justice sera faite ... - Mais les miliciens nous ont fait ... - Peu importe, moi aussi j'ai à me plaindre des miliciens: ils ont détenu mon père et mon frère, je sais ce que c'est".
Devant les miliciens et leurs gardiens, M. Fournier me donne à haute voix l'autorisation de pénétrer auprès des miliciens aussi souvent que je voudrai. Je parle avec eux assez longuement, ils sont très déprimés. Ils se plaignent des mauvais traitements qu'on leur fait subir. Ils rendent hommage à la correction de l'A.S. mais se plaignent du corps franc de l'A.S. et surtout du F.T.P. Au début, le corps franc de l'A.S. les a frappés avec des liteaux et des lanières de cuir. Puis sont venus des F.T.P. qui ont frappé à coups de poing et de pied; ils viennent, me disent les miliciens, d'inventer un nouveau supplice: On les a fait déshabiller, ramper sur le plancher et on les a frappés avec des fouets. Plusieurs me montrent sur leur dos les traces de coups.
Au moment où je quitte la salle (il est environ 19h00), les gardiens appellent ceux qui ont participé au coup d'Etercy; des civils sont là, furieux, venant sans doute frapper les miliciens qui ont participé aux opérations dans cette commune. Je n'assiste pas à la scène. A l'extérieur, une trentaine de personnes est massée, poussée par la haine ou une curiosité malsaine. Ce sont surtout des étrangers à la commune.
Carte d'identité - 1944 - Tampon "Alpen-Sperrzone" (zone déclarée interdite par les Allemands aux frontières franco-suisses et franco-italiennes)
Mercredi 23 août 1944 :
J'arrive au Grand-Bornand dans la soirée, la foule autour de la salle et à l'intérieur est plus nombreuse et plus agitée qu'hier encore. Les interrogatoires ont commencé dans la journée, ils se font dans la salle des fêtes et le public est admis. La garde des détenus est assurée ce soir par des F.T.P. et des gendarmes; mais les gendarmes ont la haute main sur la surveillance et tout se passe dans l'ordre. Le lieutenant de gendarmerie me prend à part pour me dire que les traces de violence qu'on peut remarquer sur les miliciens ne viennent pas des gendarmes. J'en profite pour lui dire que je suis heureux de penser que désormais toute brimade sera bannie puisque la garde est assurée par les gendarmes. De fait, ils se montreront très corrects.
Les miliciens, eux, ne se font plus guère d'illusion sur leur sort. Après l'interrogatoire sommaire auquel ils sont soumis, le procureur de la République a demandé à peu près pour tous la peine de mort. Ils me demandent de faire une démarche pour qu'on ne les frappe pas, surtout pendant la nuit. Je les mets au courant de ma conversation avec le lieutenant de gendarmerie.
Un petit fait qui s'est passé hier mardi et qu'on m'a rapporté aussitôt après: un milicien portait sur sa chemise un insigne du Cœur de Jésus. Un F.T.P. s'approche, regarde l'insigne, et l'arrache si violemment qu'il emporte la moitié de la chemise. J'ai vu de mes yeux la chemise en lambeaux et c'est l'intéressé lui-même qui m'a rapporté le fait. Hier encore j'ai assisté au repas du soir des détenus; voici le menu: un peu de soupe, une pomme de terre cuite à l'eau et un morceau de reblochon.
Après la manifestation anti-religieuse que je viens de rapporter, un milicien s'approche de moi et me dit: "Voilà, Monsieur l'Abbé, contre qui nous avons voulu lutter; ce n'est pas contre les Français, mais contre les communistes et les sans-Dieu."
J'annonce à tous les miliciens que le lendemain matin nous leur apporterons la Sainte Communion. Beaucoup s'attendent à être fusillés de très bonne heure et insistent pour que nous venions assez tôt; certains me parlent de deux heures du matin. Je les rassure et leur promets d'être là en temps voulu. Tous sont confessés. On me charge encore de quelques commissions pour les parents et je les quitte vers 21h00.
M. l'Abbé retourne à la salle le soir et demande au lieutenant de gendarmerie à quelle heure la sentence sera rendue: "vers 4 heures du matin" lui répond-on. On pourra distribuer la Sainte Communion immédiatement après.
Nuit assez calme. L'interrogatoire se poursuit toute la nuit. De temps en temps, j'entends des applaudissements, j'imagine qu'ils soulignent la demande de peine de mort que réclame le procureur de la république après l'interrogatoire d'un inculpé.
Jeudi 24 août 1944 :
A 4 heures, nous arrivons, M. l'Abbé et moi, à la salle du patronage. L'interrogatoire individuel qui devait finir entre minuit et 2 heures vient à peine de se terminer. Les gendarmes font sortir la foule pour rassembler les miliciens dans la grande salle. Nous attendons devant la porte, à l'extérieur. Il y a environ une centaine de personnes dont beaucoup de femmes, plusieurs portent l'insigne F.T.P., fument la cigarette et paraissent très excitées. On évoque tout naturellement les pétroleuses de la Révolution.
Vers 4h15, les portes sont ouvertes. La cour martiale siège sur la scène, elle comprend cinq membres: deux A.S. et trois F.T.P. me dit-on. Elle est présidée par le Commandant Départemental des F.T.P., Commandant Grand. D'après ce que j'ai appris par ailleurs, ce Commandant Grand serait un ancien chauffeur de camion nommé Augagneur, soldat de 3ème classe, réformé au service auxiliaire dans la dernière guerre. Je ne connais pas les autres membres de la Cour. L'un porte une tenue d'officier de chasseur alpin. Sur la scène, toujours des greffiers et le ministère public. Immédiatement devant la scène, la table des avocats. On a désigné d'office pour cette fonction, quatre membres du barreau d'Annecy: Maîtres Deschamps, Bouchet, Lacombe et Rollier (ces noms me sont donnés par des assistants, je n'en suis pas absolument sûr). Les miliciens (97 exactement) sont groupés sur les premiers sièges, derrière eux la foule peut être évaluée à 80 ou 100 personnes, dont beaucoup de F.T.P.
Nous entendons d'abord le réquisitoire du Ministère public: il demande la peine de mort pour la plupart des inculpés qui se sont rendus coupables, dit-il, de trahison et d'intelligence avec l'ennemi en temps de guerre.
Plaidoirie de Me Deschamps assez terne, je n'en ai pas retenu d'idées bien précises.
Plaidoirie de Me Bouchet plus ferme. Malheureusement, l'avocat s'adresse à la Cour, il tourne donc le dos à la salle et il est impossible de le suivre. Il évoque l'enthousiasme qu'a suscité Pétain, les espérances que tout le monde ou presque avait fondées sur la Légion au début, l'accueil réservé par la population d'Annecy au Maréchal. Ces jeunes ont été victimes de leur enthousiasme et de leur loyauté à l'égard du gouvernement, ils se sont laissés abuser sans se rendre compte qu'ils faisaient fausse route. L'assistance, qui comprend mal et qui s'est assoupie peu à peu, ne réagit presque pas, un membre de la Cour dort ostensiblement.
Après ces deux plaidoiries, la Cour se retire pour délibérer. Après une demi-heure ou trois quarts d'heure de délibération, la Cour fait de nouveau son entrée, il est environ 6h00. Le Président (Commandant Grand), donne le nombre des prévenus: 97. Puis il lit l'acte de condamnation, invoquant l'article de la loi punissant la trahison, il a beaucoup de peine à lire, les pauses sont mal placées, souvent il ânonne, nombreuses liaisons fautives. Il donne les noms de 76 miliciens qui seront "passés par les armes dans les 24 heures". Suivent les noms de 21 miliciens qui ne sont pas condamnés à mort mais restent passibles d'autres peines. Quelques-uns uns cependant (je ne connais pas le nombre exact) sont mis immédiatement en liberté.
Cette sentence appelle quelques commentaires: :
-Tout témoin impartial a eu l'impression très nette que le procès était de pure forme. On était décidé d'avance à une exécution massive. Avant même l'ouverture de la cause, on avait commandé à Annecy un grand nombre de cercueils (je ne sais pas le chiffre exact).
- Je connaissais plus spécialement deux miliciens de Cervens: Georges Pinget et Paul Vittet. Tous deux étaient entrés à la Milice dans la semaine de Pâques 1944.
Or : Georges Pinget n'avait jamais participé à aucun coup de main de la Milice, il n'avait jamais tiré un seul coup d'arme à feu.
Et Paul Vittet avait tiré une seule fois dans les circonstances suivantes: il était parti avec quelques miliciens chercher en camion une famille menacée. Au retour, ils furent attaqués par le maquis avec lequel ils échangèrent quelques coups de feu. Paul fit comme les autres et me dit n'avoir certainement atteint personne.
Tous deux ont été fusillés. Je suis persuadé que beaucoup d'autres miliciens se trouvaient dans le même cas (le Curé de Fessy qui connaissait très bien les Lacroix me dit que ce sont les trois frères qui ont été fusillés: Joseph (19 ans), André (17 ans) et Léon (16 ans). Ce derner s'était réfugié à la Milice avec sa famille menacée après le 11 juin 1944).
(…)
Après la communion, les gendarmes commencent l'appel des prisonniers. L'exécution doit avoir lieu à trois kilomètres environ du Grand-Bornand, sur la route du Bouchet, un peu avant ce village, au lieu dit "La Péserettaz". Le transport des prisonniers se fera à l'aide d'un camion complètement fermé et d'une voiture cellulaire. Chacune de ces voitures peut contenir 20 prisonniers. Le premier convoi comprendra donc 40 miliciens, on reviendra ensuite chercher les 36 derniers.
M. l'Abbé monte dans le camion qui part en premier lieu et je prends place dans la voiture cellulaire. A ce moment, un des miliciens (Jacob, d'Annecy-le-Vieux) me dit: "Monsieur l'Abbé, nous ressemblons tout à fait au Christ: Comme lui, nous sommes tués par des compatriotes, comme lui nous avons eu notre Calvaire". Un autre plaisante: "Pour une fois, nous ne roulons pas au gaz mais à l'essence", et un troisième ajoute: "Il faut bien ça pour aller au Paradis". A peine la voiture a-t-elle démarré qu'un milicien propose: "Monsieur l'Abbé, si nous récitions le chapelet". J'approuve évidemment et aussitôt, l'un d'entre eux (Dufour de Fessy) commence, tous nous répondons. Entre chaque dizaine, après le "Gloria Patri", une demi-douzaine de miliciens récite la prière de Fatima. Arrivés à proximité du lieu de l'exécution (il reste à peu près cinq minutes de marche à pied), la voiture stoppe et on nous fait attendre longtemps. Enfin les premières détonations retentissent, je perçois un léger tremblement dans la voix de mes miliciens qui continuent leur chapelet. (Nous réciterons ainsi plus d'un rosaire). L'un d'entre eux veut me confier pour ses parents sa veste en cuir; je demande à un gendarme d'enlever pendant quelques instants les menottes qui les lient deux à deux, il accepte sans difficulté. Enfin, on vient chercher ces vingt miliciens, je ne les accompagne pas sur le champ d'exécution. M. l'Abbé s'y trouve et je veux redescendre au Grand-Bornand pour accompagner le dernier convoi dans lequel prendront place mes deux compatriotes.
Je repars donc avec la voiture cellulaire et remonte avec les derniers condamnés. Dès que nous sommes dans la voiture, je leur propose de réciter le chapelet, ils acceptent avec empressement et, comme la première fois, les dix gendarmes qui nous accompagnent assistent en silence. Nous arrivons rapidement sur le lieu de l'exécution: il y a une cinquantaine de personnes, la plupart étrangères au Grand-Bornand. En arrivant, un gendarme tend au premier du convoi une image pieuse qui porte la prière indulgenciée par Pie X pour l'heure de la mort: "Vos camarades l'ont récitée et m'ont demandé de vous la faire passer." Aussitôt, chacun la récite individuellement et la fait passer à son voisin. Puis ils me demandent ma bénédiction, tous se mettent à genoux dans l'herbe pour la recevoir. J'adresse à chacun quelques mots de réconfort et je les embrasse tous. Deux amis se serrent la main: "Au revoir, à tout à l'heure, au ciel." Au moment où la sentence a été portée, j'avais surpris bien des larmes. Maintenant, à la dernière minute, tous les yeux sont secs, plusieurs ont le sourire. Leur grande préoccupation: "Dites bien, Monsieur l'Abbé, que nous ne sommes pas des traîtres, nous mourrons en chrétiens et en français."
Tous se montrèrent très courageux, bien droits en face de leurs bourreaux. Trois seulement (sur 76) acceptèrent de se laisser bander les yeux. Une vingtaine tombèrent en criant: "Vide le Christ Roi, Vive la France." Etant donné le caractère politique de ce procès, je m'étais bien gardé de leur suggérer un cri religieux, ils en prirent eux-mêmes l'initiative. A peu près tous crièrent: "Vive la France!", un seul cria "Vive Darnand" (certains ont compris "Vive De Gaulle" mais c'est faux). Il n'y eut pas d'autres cris de poussés quoiqu'on ait pu en dire. (On a prétendu d'abord que l'un avait crié "Vive Hitler", puis que ce cri avait été lancé par plusieurs. On a même dit à Annecy que plusieurs étaient tombés en chantant l'hymne national allemand, tout ceci est pure calomnie).
Le peloton d'exécution était constitué par le corps franc des F.T.P., mais le corps franc n'était pas assez nombreux, il fallait 20 hommes et ils n'étaient qu'une douzaine. On demanda donc des volontaires pour compléter le peloton et fournir les deux individus qui devaient donner le coup de grâce (un coup de revolver dans l'oreille). On eut beaucoup de peine à les recruter. La fusillade se fit très correctement (des miliciens redoutaient qu'on les fasse souffrir volontairement). Il y avait vingt "fusilleurs" pour cinq "fusillés". Deux miliciens reçurent une balle dans le visage mais je crois que ce fut involontaire. Le chef du peloton réprimanda du reste sévèrement les coupables.
Scène extrêmement poignante, j'ai entendu plusieurs F.T.P. rendre hommage au courage de ces hommes: "ils y croyaient". J'ai vu des gendarmes pleurer. Encore un détail que j'ai oublié de noter: tous ont voulu mourir avec leur chapelet passé dans leurs mains croisées ou, pour être plus sûrs de ne pas le lâcher, passé autour de leur cou. Après la fusillade, Me Rollier s'approcha de moi et me serra la main: "Monsieur l'Abbé, un spectacle comme celui-là vous arrache le coeur, ce n'est qu'une parodie de justice. On a voulu précipiter les choses pour être plus sûr de pouvoir satisfaire sa vengeance. La Cour martiale s'est hâtée de prendre une décision de crainte qu'on ne traduise les inculpés devant un Conseil de guerre qui, lui, aurait été plus juste." Si ce ne sont pas là les propres paroles de Me Rollier, je crois rapporter fidèlement sa pensée.
La fusillade, commencée vers huit heures, se termina vers 10h15.

Exécution des condamnés à mort du Grand Bornand
Conclusion :
Le procès des miliciens semble constituer un véritable déni de justice. Pour juger sainement, il eut fallu étudier chaque cas à fond et se rappeler les circonstances qui avaient provoqué le départ de ces jeunes. La plupart avaient été menacés, plusieurs avaient été victimes d'attentats. Dans le Bas-Chablais dont un grand nombre était originaire (Draillant: 8, Fessy: 6, Brenthonne: 4, Perrignier: 3, Cervens: 2) régnait une véritable atmosphère de terrorisme.
Les jeunes catholiques ont vu dans la Milice le seul moyen de défendre leur religion et leur pays. Ils ont eu tort sans doute, mais leur bonne foi ne peut être suspectée. Le mot de "trahison" paraît donc absolument impropre. On a parlé d'intelligence avec l'ennemi, mais, étant donné l'Armistice et le gouvernement de Vichy, ce terme d'ennemi pouvait-il s'appliquer aux allemands ? Plutôt que de trahison, il faudrait parler d'erreur politique.
On s'est beaucoup étendu sur les excès commis par la Milice. Qu'il y en ait eu, le fait semble incontestable, mais on peut affirmer, je crois, que ces excès ne furent commis que par un petit nombre. Il eut été facile d'atteindre ce petit nombre et de se montrer moins sévère à l'égard de la grande majorité.
Cette parodie de jugement fut une iniquité.
Texte rédigé* par Etienne Ducroz en 1944
*Le texte original a été amputé de quelques passages, citant nommément des individus et sans intérêt d'un point de vue historique.
Au cours d'une conversation en 1948, un boulanger-cafetier au Grand-Bornand m'a raconté le fait suivant:
Le 24 août 1944, en tant que Capitaine des Pompiers je crois, il avait dû s'occuper de l'ensevelissement des Miliciens. Le nombre des cercueils était insuffisant et, à la fin de l'exécution, quelques cadavres étaient restés sans sépultures.
Bientôt, les cercueils nécessaires arrivèrent et on procéda à la mise en bière. Mais on s'aperçut alors que certains fusillés bougeaient encore. Il se rendit aussitôt auprès des "chefs" (il ne m'a pas précisé de qui il s'agissait) pour leur demander de venir achever les mourants. On lui répondit: "Bah ! Enterrez-les comme cela !"
En me rapportant ce fait, il pleurait...
(Ajout fait en 1948)
Etienne Ducroz est décédé à Thonon le 23 décembre 1997. Il avait 87 ans.